Comment le mythe de l’ancêtre gaulois a servi le discours du « roman national »

Pour Laurence De Cock, l’usage de l’expression « roman national » est récente et renvoie directement au récit historique du XIXème siècle. L’historienne le définit comme une modalité d’écriture de l’histoire au moment où celle-ci se constitue comme une discipline académique et scientifique. Le roman national inclut aussi « […] l’idée d’une nécessaire reconquête identitaire […] ». et se forge, en Europe, dans le contexte particulier de la constitution d’États-nations qui « […] cherchent à se doter d’une culture nationale susceptible de nourrir une appartenance commune ». C’est la découverte de l’histoire des Gaulois dont on fait les prédécesseurs de la nation française.

La nation est une notion apparue après la Révolution Française et naît avec elle, l’idée d’un passé et d’un récit commun au peuple français dont la genèse prendrait racine dans l’Antiquité. A partir de la Troisième République (1870), les manuels scolaires de l’école publique forgent l’idée d’un récit national, d’une ascendance et d’une origine commune à la France. La recherche d’un héritage n’est pourtant pas propre au XIXème siècle, depuis l’époque médiévale la monarchie française se prévalait d’une origine franque. Par ailleurs, les historiens français de l’époque orientaient l’essentiel de leurs travaux sur l’origine des Francs et des premiers rois mérovingiens. La construction d’une ascendance mythique n’est pas une nouveauté, mais elle illustre parfaitement les courants de pensées d’une société en mutation. Progressivement, la communauté scientifique et le pouvoir politique recherchèrent une origine antique mais la France ne pouvait légitimement pas prétendre descendre des Romains, certains prônèrent alors l’idée d’une Gaule unifiée. Mais ce discours, loin de la réalité historique et archéologique, répondait avant tout à des conceptions politiques où Vercingétorix fut présenté tour à tour comme un vaincu héroïque, un vaillant résistant puis un meneur charismatique.

La figure de Vercingétorix

Pour l’archéologue français et chercheur au CNRS, Jean-Louis Brunaux, c’est Amédée Thierry (1797-1873) qui fait véritablement naître la figure de Vercingétorix en 1828 dans sa vaste Histoire des Gaules. Que ce soit dans la littérature historique ou l’art, Vercingétorix est placé au XIXème siècle au centre de nombreuses hagiographies. Ce caractère légendaire qu’on lui offre trouve son essence dans deux idéologies : la culture nationaliste et la culture gréco-romaine. A cette époque, Vercingétorix était essentiellement pensé au travers du discours du vainqueur : Jules César. Jeune aristocrate arverne, Vercingétorix s’illustra contre les armées de César lors des dernières campagnes militaires de la guerre des Gaules. Vaincu à Alésia en l’an 52 avant notre-ère, Jules César fait de cette défaite une victoire en la plaçant au centre de sa propagande. Pour Napoléon III, Vercingétorix se présente alors comme le héros d’une heureuse défaite, appuyant sur le fait dans son Histoire de Jules César (1865-1866) que le « césarisme [a] fait le bonheur des peuples ». Par ce biais, l’empereur appuie le caractère autoritaire de son pouvoir et érige en 1866 une statue à l’effigie de Vercingétorix sur le site d’Alésia. Mais très vite, la figure du chef gaulois évolue et le discours s’inverse, on fait de lui un vaillant résistant à l’envahisseur. Là encore, cette vison sert essentiellement l’exhalation du patriotisme français des années 1870 et s’explique par le contexte de défaite de la France face à l’empire allemand. Au début du XXème siècle, Camille Julian (1859-1933) publie un ouvrage entièrement dédié au chef arverne. Il fait de lui « […] le véritable héros, l’homme digne de commander à des hommes, et de plaire aux dieux. ». Le caractère héroïque de Vercingétorix est accentué et sa défaite face à Jules César est magnifiée. L’appropriation de sa personne résulte donc avant tout d’une instrumentalisation d’événements historiques.

Vercingétorix jette ses armes aux pieds de César (1899) par Lionel Royer (1852-1926)
Musée Crozatier au Puy-en-Velay
Vercingétorix se rend à César (1886) par Henri-Paul Motte (1846-1922)

L’instrumentalisation de l’histoire

A l’heure de la construction de l’État, les thèmes d’un passé commun, d’une histoire partagée et d’un héritage antique esquissant les prémisses de la France trouvent un écho considérable. Ces idées prennent leur essor dès le Second Empire où Napoléon III (1808-1873) féru d’archéologie encourage dès 1858 des recherches sur la Gaule et entretient un rapport particulier avec l’histoire antique. Selon Michel Redde, ce regard tourné vers l’Antiquité est « […] le fruit d’une époque, le produit d’une curiosité scientifique qui touche l’Europe, sur fonds de rivalités nationales ». Pour Laurence De Cock, outre l’héroïsation des figures historiques, les historiens choisissent les événements qu’ils exploitent et leur calquent un calendrier fantasmé mais c’est aussi la première fois qu’un récit cohérent de l’histoire apparaît. A la fin du XIXème siècle, ce récit se présente comme une avancée importante dans la lecture et l’approche scientifique de la réalité historique. L’histoire comme discipline cherche ses méthodes et l’essor de nouveaux courants permet de faire évoluer la manière dont on l’écrit. A cette époque, l’histoire répond à un besoin, celui d’unir le peuple français autour de valeurs communes.

Le Petit Lavisse

C’est à l’école que la construction de ce passé commun va être mis en pratique. En 1882, elle devient gratuite, laïque et obligatoire pour l’enseignement primaire des enfants de 6 à 13 ans. En cours les élèves ont à leur disposition le Petit Lavisse qui offre un récit scolaire d’une histoire partagée éveillant ainsi le sentiment patriotique.

Dans toutes les strates de la société on cultive le goût pour l’histoire qui est soumise au discours politique et où l’objectivité et la critique des sources ne font pas réellement parties de la méthodologie historique. La récupération politique de faits historiques n’est pas nouvelle et la construction du mythe des ancêtres gaulois prend racine en même temps que la France naît comme État-nation.

Le mythe autour des Gaulois

Bataille de Gaulois et de Romains/Bataille d’Alésia (1862) par Jules Marlet
Musée de Poitiers et de la Société des antiquaires de l’Ouest

« Nos ancêtre les Gaulois » était un paradigme déjà présent à la Renaissance. Repris par la Révolution française et brandie sous la Troisième République, cette idée a continué de s’enraciner dans les courants de pensée de la fin du XIXème siècle. Henri Martin (1810-1883) dans son Histoire de France en 19 volumes participe grandement à la diffusion de cette vision. Il relit Jules César et voit dans les textes antiques la description d’un territoire gaulois délimité naturellement par le Rhin et d’un peuple. On présente les Gaulois comme l’ennemi idéal contre lequel Rome a pu s’élever. On s’intéresse aussi à leur mode de vie, leur culture, leurs coutumes et surtout on chercher chez eux un aspect précis.

Leur description physique (pourvu de longs cheveux, moustachus, portant un casque ailé) viendrait directement des auteurs anciens. Strabon et Dion Cassius sont les premiers à signaler que les Gaulois laissent pousser leurs cheveux et l’expression Gallia Comata, la Gaule chevelue, apparaît chez Catulle et Pline l’Ancien. Diodore de Sicile s’attarde sur l’aspect des Gaulois, leur moustache, leur peau blanche et leurs cheveux blonds. Ces auteurs sont repris et cités tout au long du XXème siècle. Pourtant plusieurs éléments sont à nuancer. Pour l’archéologue Matthieu Poux, cette description teintée de dédain, faisait des Gaulois des rustres vivant en forêt et peu apprêtés. Aujourd’hui on sait que l’apparence physique et la réalisation de coiffures sophistiquées faisaient parties des accoutrements des Gaulois. Les découvertes archéologiques des 50 ans dernières années ont permis aux historiens de mieux connaître la société gauloise et de déconstruire les croyances que l’on avait. La complexité des tressages de leurs cheveux servaient essentiellement à impressionner leurs adversaires. Quant à la vie en forêt, les Gaulois étaient loin de l’image rustres qu’on a souhaité leur donner, c’était surtout des exploitants de bois dont plusieurs auteurs tel que Strabon présente comme de bons gestionnaires.

Le mythe du Gaulois a servi et sert encore depuis le XIXème siècle les fabulations et les discours dans la sphère publique. Ces considérations visant notamment à valider ou à rechercher une ascendance ou une origine commune à la France occulte l’histoire des peuples gaulois. Les valeurs héritées deviennent le cheval de bataille du pouvoir en place. Selon Jean-Louis Brunaux, le seul héritage des Gaulois parvenu jusqu’à nous sont les routes romaines qu’ils ont construites, le paysage qu’ils ont su modeler en défrichant et reboisant les forêts et les toponymes.

Bibliographie :

AMALVI, C. 2011, Le Roman national, ou comment la République a, par le culte des grands hommes, à l’école et en place publique, rendu familière à tous les Français l’histoire de France : 1880-1970, dans : Robert Belot éd., Tous républicains: Origine et modernité des valeurs républicaines (pp. 125-132). Paris: Armand Colin.

BRUNAUX, Jean-Louis. 2018, « Vercingétorix : la force et le verbe », Storiavoce, [en ligne].

COGET, Clémence. 2014, « Les Gaulois étaient-ils hirsutes et moustachus ? », Antiqcliché #3, Association Arrête ton char [en ligne].

DE COCK, Laurence. 2019, « L’instrumentalisation politique du roman national », in Les carnets rouges, [en ligne].

GOUDINEAU, C. 2008, 5. Le mythe gaulois, dans : Jean-Paul Demoule éd., L’avenir du passé: Modernité de l’archéologie, Paris: La Découverte, p. 212-222.

REDEE, Michel. 2009, “Introduction : Alésia et la mémoire nationale française”, Anabases, n°9, p.13-24.

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